Gouvernance locale : Le regard de Franck Kinninvo sur les nouveaux maires

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Alors que la cinquième mandature de la décentralisation s’installe progressivement au Bénin, le processus électoral des nouveaux maires suscite à la fois satisfaction et interrogations. Dans une interview accordée au journal Fraternité, Franck Kinninvo, spécialiste des questions de décentralisation, dresse une analyse nuancée du contexte actuel. S’il salue la conformité globale du processus au cadre légal, il met en lumière des fragilités persistantes dans la gestion des résultats électoraux, plaide pour un renforcement de la représentation féminine et alerte sur les risques susceptibles d’affecter la sincérité du vote ainsi que la qualité de la gouvernance locale.

 

Journaliste: Comment appréciez-vous le déroulement global des installations des conseils communaux et municipaux issus des élections du 11 janvier 2026 ?

Mon appréciation de l’installation des conseils communaux et municipaux est globalement positive. Il faut saluer le travail accompli par les préfets, qui ont procédé à ces installations avec célérité et dans le strict respect du cadre législatif et réglementaire. Les cérémonies ont été bien organisées dans l’ensemble des communes, parfois retransmises en direct par des radios, avec lecture des procès-verbaux en fin de séance. À cet égard, il convient également de féliciter les secrétaires exécutifs qui ont mis à la disposition des conseillers, des kits appropriés et assuré une organisation convenable des cérémonies. Il faut aussi souligner la qualité du personnel déployé à la tête des communes. On observe un renouvellement du personnel politique à la base, ce qui est une très bonne chose. Les collectivités territoriales constituent le véritable creuset de formation du personnel politique, là où l’on apprend à gérer les affaires publiques de manière plus sereine et plus efficace. Je salue particulièrement la jeunesse des maires et des adjoints au maire. En revanche, il faut déplorer la faible représentation des femmes. J’espère que les partis politiques se rattraperont lors de la désignation des présidents de commissions et des chefs d’arrondissement. On pourrait atteindre 40 ou 50 % de femmes afin de compenser leur sous-représentation actuelle. Les partis doivent entendre ce message, d’autant plus que la promotion des femmes figure déjà dans leurs statuts, à l’image des réformes opérées par le gouvernement au niveau du Code électoral.

Malgré ces avancées, relevez-vous des insuffisances ou des dysfonctionnements dans le processus post-électoral ?

Oui, et c’est une interpellation forte que j’adresse à la Commission électorale nationale autonome afin qu’elle revoie la manière dont certains coordonnateurs d’arrondissement procèdent à la compilation des résultats. Depuis l’ouverture du contentieux électoral, la Cour suprême a fait preuve de célérité, de professionnalisme et de rigueur dans la préservation de

la sincérité du vote, un travail qu’il faut saluer. Ce contentieux a malheureusement mis à nu des pratiques répréhensibles au niveau de certains coordonnateurs d’arrondissement. À chaque élection communale et municipale, ces dérives sont relevées. Cette année, il y a peu de reproches à faire à la CENA elle-même, mais ces comportements doivent être sanctionnés. Car, lorsque des résultats sont remis en cause, des maires déjà installés peuvent être démis de leurs fonctions, ce qui crée des frustrations et fragilise la gouvernance locale. On ne rend pas service à notre démocratie locale, ni à la confiance des citoyens dans le processus électoral. Il est donc impératif de garantir, à l’avenir, des résultats conformes à la volonté réelle du citoyen. On constate un renouvellement important à la tête des communes.

Comment expliquez-vous l’émergence de nouveaux profils parmi les maires installés ?

Nous sommes dans un cadre législatif précis où le choix du maire et des adjoints au maire peut se faire selon trois modalités. Lorsqu’un parti politique détient la majorité absolue, il désigne directement le maire et l’ensemble des responsables politiques. Lorsqu’aucun parti n’a pas cette majorité, mais que deux ou plusieurs formations concluent un accord de gouvernance locale leur permettant de l’obtenir, le personnel politique est également désigné par cet accord. Ce n’est que dans la troisième hypothèse que l’on procède à des élections internes pour désigner les responsables. Dans le contexte actuel, avec deux partis dominants ayant réuni les conditions nécessaires pour le partage des sièges, il y a mécaniquement une majorité absolue qui conduit à la désignation. Il est donc normal d’observer un renouvellement et l’émergence de nouvelles personnalités. Il faut rappeler qu’en

2020, lors de la première expérience, le régime du président Patrice Talon ne bénéficiait pas encore du niveau d’adhésion qu’il connaît aujourd’hui. Après plus de neuf années au pouvoir, les résultats sont perceptibles et l’ancrage des partis de la mouvance présidentielle s’est renforcé, avec l’arrivée de nombreuses personnalités et de beaucoup de jeunes. Cela explique le renouvellement observé au niveau des collectivités territoriales.

Cotonou, le départ de Luc Atrokpo au profit de Luc Gnacadja a suscité de nombreuses réactions. Cette évolution vous surprend-elle ?

Le départ de Luc Atrokpo de la tête de la ville de Cotonou s’inscrit dans la logique que je viens d’évoquer. Il peut exister d’autres considérations, notamment au niveau de la direction du parti politique ou des autorités nationales, qui ne sont pas encore publiques. Il est possible qu’il y ait une réorientation de Luc Atrokpo vers d’autres fonctions, ce qui pourrait expliquer son positionnement actuel. Dans tous les cas, il faut rappeler que la décision relève du parti politique. Chaque acteur s’y conforme et la suite du processus permettra d’y voir plus clair.

Dans d’autres grandes villes à statut particulier, des maires sortants ont également été remplacés. Ce renouvellement peut-il entraîner une rupture dans la dynamique de développement local ?

Un changement à la tête d’une municipalité peut faire craindre une rupture de la dynamique initiale de développement, mais ce n’est pas nécessairement le cas. Le garant de cette dynamique demeure avant tout le parti politique vainqueur des élections dans la localité concernée. Il veille à la continuité des orientations. Par ailleurs, le maire est entouré d’un cabinet et d’un secrétaire exécutif chargés de l’accompagner dans la mise en œuvre des politiques publiques locales. En politique, on dit souvent que personne n’est indispensable.

Il revient donc aux nouveaux responsables de s’approprier rapidement les dossiers. Il ne faut pas non plus négliger un atout essentiel : les personnes désignées sont des acteurs locaux. Les partis n’ont pas choisi des personnalités extérieures ou déconnectées des réalités locales. Ce sont des autochtones, des personnes qui vivent dans ces communes et qui en maîtrisent les enjeux. Il peut y avoir un léger temps d’adaptation, mais déjà, à Cotonou, le nouveau maire Luc Gnacadja annonce une feuille de route pour les cent prochains jours. Cela montre que la dynamique devrait se poursuivre.

Propos recueillis par Alexia  

Lumière-Christina  ADJOU-MOUMOUNI

 

Soure Journal « FRATERNITE »

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