Pôles de développement territorial : Pourquoi le Bénin redessine sa carte économique autour de six grands ensembles

0 12

Une commune seule, même gérée avec rigueur, ne peut porter l’implantation d’une usine agro-industrielle, financer un corridor logistique structurant ou positionner une destination touristique d’envergure. C’est fort de ce constat pragmatique que la création de six pôles de développement territorial a été présentée au Palais de la Marina, sous l’impulsion du président Romuald Wadagni. Loin de constituer un découpage administratif de plus, cette réforme regroupe les 77 communes béninoises en six bassins de croissance cohérents afin de créer la taille critique qui manquait jusqu’ici à la transformation des richesses locales.

Odjoutchoni Florent OGA

Bâtir la taille critique sans empiler les structures

Cette mobilisation des élites vient appuyer l’architecture même de la réforme des pôles. En regroupant les 77 communes béninoises en six bassins de croissance cohérents, l’État cherche à créer la masse critique indispensable pour attirer les investisseurs privés, porter des usines de transformation agro-industrielle et développer des corridors logistiques. Conçue pour rééquilibrer la création de richesse entre le littoral et les départements de l’intérieur, la gouvernance de ces pôles repose sur une coordination souple. Le Délégué général nommé dans chaque zone agit comme un facilitateur d’investissements et un garant de la cohérence des projets, sans se substituer à l’autorité des maires ni à la tutelle administrative des préfets. Dès 2027, un « package d’attractivité » (incitations fiscales et foncières) viendra soutenir cette dynamique, assorti d’un suivi trimestriel rigoureux sous la présidence du Chef de l’État.

Sortir de l’émiettement pour bâtir une réelle taille critique

Jusqu’à présent, les frontières communales morcelaient l’action économique. Qu’il s’agisse d’un éleveur du Borgou, d’un producteur d’ananas du Plateau ou d’une transformatrice du Couffo, les acteurs des filières se heurtaient à des marchés locaux trop étroits. En organisant le territoire en six grands ensembles, la réforme permet de justifier des investissements d’envergure, tels que des usines de transformation, des chaînes du froid et des corridors aménagés. L’objectif est également de corriger un déséquilibre géographique historique. L’activité économique et la création de valeur s’étant largement concentrées sur le littoral et autour de l’agglomération de Cotonou, les régions de l’intérieur et du Nord sont longtemps restées cantonnées au rôle de simples réservoirs de matières premières. Désormais, le cahier des charges impose à chaque pôle d’abriter au moins une industrie, au moins une ville et un village mis en valeur pour le tourisme, ainsi qu’une ambition explicite d’innovation.

L’injonction du retour au village : « Chaque cadre doit jouer sa part »

« Celui qui part du constat que nos cadres ne vont pas dans leurs régions, ne construisent pas dans leurs villages, n’y ont pas un petit champ, une petite ferme… Je vais demander aux délégués généraux de me suivre un peu ces cadres-là », a prévenu Romuald Wadagni. L’avertissement est clair : dès l’installation des six délégués généraux, le président effectuera lui-même une tournée dans l’ensemble des pôles territoriaux pour vérifier sur le terrain qui investit réellement dans sa localité d’origine. Cette exigence de présence physique et économique vise à reconnecter les décideurs avec les réalités de la base. Pour l’exécutif, continuer à concevoir le développement à distance sans s’impliquer personnellement dans sa communauté relève de l’illusion : sans cet effort individuel et concret, « rien ne se passera malgré les bonnes intentions ».

Maires et préfets en première ligne : tolérance zéro, pédagogie et propreté

Au-delà des grands chantiers industriels, le chef de l’État exige un changement d’attitude immédiat dans la gestion du cadre de vie local. S’adressant directement aux maires et aux préfets, il appelle à développer un réflexe de « tolérance zéro sur tout ce qui retarde le développement », à commencer par l’hygiène publique et la salubrité. Citant l’exemple des sachets plastiques qui jonchent les voies publiques, Romuald Wadagni rappelle que la propreté est un préalable indiscutable au progrès social : « On peut être pauvre mais propre sur soi. » L’invite réclame toutefois une posture d’entraînement citoyen plutôt que de coercition brute : les autorités locales doivent prêcher par l’exemple, privilégier la pédagogie auprès des usagers et bannir toute brutalité dans l’application des règles communautaires.

Une coordination souple : additionner les forces sans empiler les pouvoirs

Pour éviter le piège du millefeuille institutionnel et les conflits de compétences, la gouvernance a été conçue sur le principe de la coordination sans superposition hiérarchique. La réforme s’appuie directement sur les acquis engrangés depuis 2016, notamment la professionnalisation des mairies via les Secrétaires Exécutifs et la maîtrise d’ouvrage déléguée. Le Délégué général nommé au niveau de chaque pôle n’exerce aucun pouvoir hiérarchique sur les maires ou les préfets : la tutelle préfectorale sur les communes et celle du ministère de la Décentralisation sur les préfets demeurent inchangées. Le Délégué agit comme un facilitateur chargé de mettre en cohérence les projets, de relier les acteurs et d’accompagner la recherche de financements. Par ailleurs, l’Association nationale des communes du Bénin (ANCB) siège au sein du Comité national de pilotage afin d’assurer la participation directe des collectivités locales aux décisions stratégiques.

Attractivité privée, sécurité frontalière et redevabilité à 12 mois

Dès le début de l’année 2027, une feuille de route dotera chaque pôle d’un « package d’attractivité » comprenant des incitations fiscales, foncières et financières destinées à orienter les investissements privés vers les régions de l’intérieur. En parallèle, l’État garantit un socle commun d’infrastructures physiques et numériques, d’appui au capital humain et de soutien aux PME et artisans. La réforme intègre également la sécurisation des territoires vulnérables comme un facteur clé de cohésion nationale. Dans les zones frontalières exposées aux tensions régionales, la création d’emplois et de perspectives économiques constitue un levier essentiel de stabilité. Enfin, le dispositif s’astreint à une exigence stricte de résultats : régi par un contrat par pôle, un tableau de bord trimestriel et un test de sortie à douze mois, le suivi sera assuré au plus haut niveau par le Comité national présidé par le Chef de l’État. En articulant l’autonomie des mairies avec une ingénierie d’échelle, le Bénin se donne un an pour prouver que la territorialisation peut transformer les orientations nationales en progrès tangibles pour le quotidien des citoyens.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.