Finances locales au Bénin : recettes en baisse, faible consommation d’investissement et un nouveau fonds pour relancer l’investissement
Finances locales au Bénin : recettes en baisse, dépendance aux transferts en hausse, et un nouveau fonds pour relancer l’investissement
La Note de conjoncture des finances locales – 3ᵉ trimestre 2025 (DGTCP, octobre 2025) dresse un constat sans détour : l’autonomie financière des communes s’érode alors même que la réforme de la décentralisation se poursuit et que l’État restructure les mécanismes de financement local.
Franck S. KINNINVO
Investissement : ressources présentes, absorption faible
De janvier à septembre 2025, les dépenses d’investissement cumulées sont de 18,88 milliards FCFA, soit 9,93% des prévisions annuelles : la Note parle d’inertie structurelle dans la réalisation des projets. Le diagnostic est renforcé par l’analyse des taux de consommation : Plateau ~6,3%, Ouémé ~8,1%, Borgou ~23,6%, avec des « goulots d’étranglement » évoqués dans l’administration et la passation des marchés.
Troisième trimestre 2025 : les recettes propres décrochent, les transferts pèsent davantage
Au 3ᵉ trimestre 2025, les recettes totales de fonctionnement des communes s’établissent à 8,10 milliards FCFA, contre 11,0 milliards un an plus tôt, soit -26,91%. La baisse est encore plus nette sur les recettes propres (fiscales, non fiscales, partagées) : 3,51 milliards contre 5,77 milliards au 3ᵉ trimestre 2024 (-39,15%). Cette contraction est tirée notamment par les communes à statut particulier, dont la Note souligne l’ampleur du recul. Face à ce décrochage, les dotations et subventions reculent en valeur (de 5,31 à 4,59 milliards), mais pèsent plus lourd dans le total : 57% des recettes de fonctionnement, contre 48% un an plus tôt. Le signal est politique autant que financier : la dépendance des communes aux transferts s’accroît dans un contexte où la base fiscale locale se fragilise.
Dépenses de fonctionnement : hausse contenue, mais pression sur les “achats de biens et services”
Les dépenses de fonctionnement exécutées au 3ᵉ trimestre 2025 atteignent 10,66 milliards FCFA, en hausse de 6,04% sur un an. Le détail montre un mouvement contrasté : baisse des charges de personnel et de certaines charges, mais bond des achats de biens et services (de 2,456 à 3,422 milliards). En pratique, même si la hausse globale paraît maîtrisée, la structure des dépenses met en évidence une pression opérationnelle (fonctionnement courant, intrants, prestations), qui peut rapidement éroder l’épargne disponible si les recettes propres ne suivent pas.
Investissement au 3ᵉ trimestre : transferts en baisse, mais dépenses en hausse
Côté investissement, la Note relève une forte contraction des dotations/subventions d’investissement (FADeC) au 3ᵉ trimestre 2025 : 6,13 milliards contre 10,78 milliards en 2024 (-52,42%). Dans le même temps, l’autofinancement progresse fortement (à 1,01 milliard), même si la Note précise que ce mouvement est lié à des éléments spécifiques de régularisation. Les dépenses d’investissement atteignent 6,86 milliards FCFA au 3ᵉ trimestre 2025 (+31,51%). La hausse est portée par les équipements/matériels et les autres dépenses d’investissement, tandis que les constructions reculent.
Fin septembre 2025 : une exécution “au quart” et des signaux d’alerte sur l’autonomie financière
Après neuf mois, l’exécution budgétaire confirme l’atterrissage difficile : Recettes de fonctionnement : 28,73 milliards FCFA, soit 26,62% des prévisions :
- Recettes fiscales : 6,51 milliards (taux 19,10%, -36,02%).
- Recettes non fiscales : 6,15 milliards (taux 37,88%, -24,72%).
- Dotations/subventions de fonctionnement : 15,51 milliards (taux 54,91%, +14,60%).
Sur les dépenses : 28,58 milliards FCFA exécutés (taux 26,48%, +11,42%), avec notamment 13,04 milliards de charges de personnel.
Entretien du patrimoine et épargne brute : amélioration de l’entretien, mais tensions dans les grandes municipalités
Au 30 septembre 2025, les dépenses d’entretien du patrimoine atteignent 1,78 milliard, soit 13,45% des recettes propres (contre 9,82% en 2024).
L’épargne brute globale est de 25,24 milliards FCFA (soit 46,90% des recettes de fonctionnement disponibles), en légère baisse de taux par rapport à 2024.
Mais le fait marquant est la chute de l’épargne du groupe « statut particulier hors Cotonou » : taux ramené à 5,97%, interprété par la Note comme le symptôme probable de fortes tensions de trésorerie
Tendance 2021-2025 : la fiscalité locale s’efface au profit des transferts
Sur longue période (fin septembre), la Note met en évidence une décroissance continue des recettes fiscales, de 24,1 milliards (2021) à 7,1 milliards (2025), ce qu’elle qualifie de tendance d’“éviction” de la fiscalité locale.
Dans le même temps, les subventions progressent fortement pour les communes ordinaires (de 3,1 à 8,5 milliards sur la période analysée), traduisant un glissement de modèle : d’un financement par ressources locales vers un financement de plus en plus tributaire des transferts.
Un nouvel outil : le Fonds d’Investissement Communal (FIC) pour succéder au FADeC
Dans le volet gouvernance, la Note annonce l’institution du Fonds d’Investissement Communal (FIC), appelé à succéder au FADeC, avec une logique d’outillage financier plus moderne. Les “innovations” mises en avant portent notamment sur : la canalisation de financement endogène, l’accès à des mécanismes de refinancement via banques/BOAD, la mise en place de lignes de financement, le développement de PPP, l’appui technique (ingénierie), des achats groupés, ou encore des dispositifs de soutien en situation de crise. Le pari implicite : compenser la faiblesse des recettes propres et la sous-exécution de l’investissement par un mécanisme capable de lever des ressources et d’augmenter l’efficacité d’exécution.
Projection fin 2025 : recettes propres attendues sous 43%, risque sur l’autonomie
La partie prospective est la plus préoccupante. La Note estime que l’exécution des recettes propres resterait en deçà de 43% à fin 2025, tandis que les besoins en subventions resteraient élevés, ce qui matérialiserait un risque budgétaire de désépargne, en particulier dans les grandes villes.
Le tableau de projections affiche notamment, pour l’ensemble des communes :
- Recettes fiscales : 13,52 milliards, taux projeté 39,70%.
- Recettes non fiscales : 7,86 milliards, taux projeté 48,45%.
- Dépenses de fonctionnement : 45,84 milliards, taux projeté 42,49%.
- Besoin de subventions : 24,45 milliards, taux projeté 86,55%, avec des niveaux extrêmement élevés pour certaines catégories.
La Note anticipe toutefois une “relance” au 4ᵉ trimestre : 8,73 milliards FCFA de recettes propres attendues sur le seul dernier trimestre, à comparer aux 12,66 milliards cumulés de janvier à septembre. Elle souligne aussi l’effort attendu des grandes villes, qui devrait dépasser leurs recouvrements des neuf premiers mois.
Enjeux immédiats : recouvrement, exécution des projets, pilotage mensuel
La Note de conjoncture insiste sur la nécessité d’un redressement rapide des mécanismes de recouvrement des recettes propres, en particulier celles liées à la Contribution au Développement Local (CDL), dont la faiblesse compromet l’autonomie financière des communes. Elle recommande un renforcement des dispositifs de mobilisation, un meilleur suivi des régies de recettes et une sécurisation accrue des bases fiscales locales.
Sur le plan de l’investissement, l’enjeu majeur demeure l’amélioration de l’exécution des projets. Les faibles taux de consommation des crédits traduisent des difficultés persistantes dans la planification, la passation des marchés et la capacité d’absorption des communes. La Note appelle à une anticipation plus rigoureuse des procédures et à un appui technique renforcé afin de réduire les délais et d’améliorer la transformation des ressources disponibles en réalisations concrètes.
Enfin, la DGTCP met l’accent sur l’importance d’un pilotage budgétaire mensuel plus resserré. Le suivi régulier d’indicateurs clés tels que l’épargne brute, le taux d’exécution des recettes propres et le niveau de dépendance aux transferts apparaît comme un outil essentiel pour ajuster les décisions de gestion et prévenir les déséquilibres financiers.
Vers un nouveau modèle de financement local ?
L’analyse conjoncturelle laisse apparaître une transition progressive vers un modèle de financement local davantage centralisé, dans lequel les transferts de l’État jouent un rôle déterminant. La mise en place du FIC s’inscrit dans cette dynamique de réforme, avec l’ambition de moderniser l’accès des communes aux ressources d’investissement et d’améliorer l’efficacité de la dépense publique locale. Toutefois, la réussite de ce nouvel instrument dépendra étroitement de la capacité des communes à renforcer leur gouvernance financière et à professionnaliser la gestion des projets.
La Note de conjoncture des finances locales au troisième trimestre 2025 met en évidence un paradoxe persistant : des ressources publiques mobilisées à un niveau significatif, mais une autonomie financière communale en recul et une exécution des investissements encore limitée. La baisse structurelle des recettes propres et la montée en puissance des transferts traduisent une fragilisation du modèle de décentralisation financière. Dans ce contexte, le Fonds d’Investissement Communal apparaît comme un levier stratégique pour relancer l’investissement local et améliorer l’efficacité de l’action publique territoriale. Son impact réel dépendra toutefois d’une amélioration simultanée du recouvrement, du pilotage budgétaire et de la chaîne de planification et d’exécution des projets. Sans ces ajustements, le risque demeure de voir la décentralisation s’installer durablement dans une logique de dépendance financière, au détriment du développement équilibré des territoires.
Note conjoncture 3è Trimestre 2025a